Au-delà du carbone : comment intégrer eau, sols et biodiversité dans sa stratégie de contribution

Le changement climatique a structuré les premières générations de stratégies environnementales d’entreprise autour d’un indicateur central : la tonne de CO₂. Cette focalisation n’était pas sans logique ; les émissions de gaz à effet de serre représentent un levier mesurable, comparable et normé. Mais les crises environnementales ne se limitent pas au carbone. L’érosion de la biodiversité, la dégradation des sols agricoles et le stress hydrique progressent à un rythme alarmant, indépendamment des trajectoires de décarbonation. Pour les entreprises qui veulent construire une stratégie de contribution crédible et durable, le cadre carbone seul ne suffit plus. Explications.

Pourquoi élargir sa stratégie de contribution au-delà du carbone ?

Des crises environnementales interconnectées

Le Rapport Planète Vivante 2024 du WWF fait état d’un déclin moyen de 73 % des populations de vertébrés sauvages depuis 1970¹. Selon la FAO, environ 33 % des sols agricoles mondiaux sont dégradés à des degrés divers, avec un impact direct sur la productivité alimentaire et la capacité de séquestration du carbone². Ces chiffres ne sont pas dissociables des trajectoires climatiques : un sol appauvri stocke moins de carbone ; une forêt fragmentée résiste moins aux sécheresses ; une zone humide dégradée amplifie les risques d’inondation.

Ces interdépendances ont des conséquences directes pour les entreprises. Une chaîne d’approvisionnement agricole exposée à la dégradation des sols est aussi une chaîne vulnérable aux aléas climatiques. Un site industriel dépendant de ressources en eau est exposé au risque physique lié au stress hydrique, que les seuls bilans carbone ne capturent pas.

Des exigences réglementaires et investisseurs de plus en plus larges

Depuis son entrée en vigueur en janvier 2024, la directive CSRD ne se limite pas aux seules émissions de gaz à effet de serre. À travers les European Sustainability Reporting Standards (ESRS), elle impose aux entreprises une analyse de double matérialité couvrant l’ensemble des grands enjeux environnementaux : eau, biodiversité, utilisation des ressources ou encore pollution.

Les entreprises concernées doivent désormais documenter leurs impacts et leurs dépendances sur chacune de ces thématiques, et plus uniquement sur le carbone.

Articles à lire en complément :

Cette évolution réglementaire constitue également une opportunité pour repenser la place de la biodiversité dans la stratégie de l’entreprise. Pour approfondir le sujet, découvrez notre article : CSRD : source d’opportunités pour la biodiversité ?

Parallèlement, les investisseurs institutionnels et les agences de notation extra-financière élargissent progressivement leurs critères d’évaluation. Leur analyse intègre de plus en plus les enjeux liés à la nature et aux écosystèmes.

Dans cette dynamique, le cadre TNFD (Taskforce on Nature-related Financial Disclosures), publié en 2023, propose une méthodologie structurée pour identifier et évaluer les risques et opportunités liés à la nature, à l’image de ce que la TCFD a apporté au climat.

L’adoption de ce référentiel progresse rapidement : dès sa première année d’existence, 320 organisations avaient officiellement adopté le cadre TNFD³.

Le risque de focalisation excessive sur le CO₂

Une stratégie de contribution exclusivement centrée sur les crédits carbone peut créer un véritable angle mort stratégique.

Prenons l’exemple d’un projet de reboisement visant à générer des crédits carbone. Si la diversité des essences plantées, les risques de dépérissement liés au changement climatique ou les impacts sur les ressources en eau locales ne sont pas pris en compte, la performance environnementale du projet peut être compromise.

Au-delà de l’efficacité du projet lui-même, cette approche expose également l’entreprise à des risques réputationnels croissants, d’autant plus que les parties prenantes attendent désormais une vision plus globale des impacts environnementaux.

Dans le cadre de la CSRD, les auditeurs extra-financiers accordent une attention particulière à cette cohérence. Ils évaluent non seulement les projets financés, mais aussi leur adéquation avec les impacts, les dépendances et les enjeux matériels propres à l’entreprise.

Pour approfondir ce sujet, notre article sur ce que les auditeurs attendent vraiment sur vos actions de contribution carbone permet de mieux comprendre leurs attentes et d’anticiper les points de vigilance.

Identifier les enjeux prioritaires pour son entreprise

L’analyse de matérialité environnementale comme point de départ

Avant de sélectionner des projets, une entreprise doit cartographier ses propres impacts et dépendances vis-à-vis des grands enjeux environnementaux. Investir dans la nature et intégrer le vivant à sa stratégie RSE deviennent une logique d’ancrage dans les enjeux écosystémiques.

Cette démarche, désormais au cœur des exigences de la CSRD, consiste à identifier les activités qui exercent des pressions significatives sur l’eau, les sols ou la biodiversité, puis à évaluer dans quelle mesure ces enjeux peuvent, en retour, affecter la performance de l’entreprise.

L’objectif est de faire correspondre les actions de contribution aux enjeux réellement matériels pour l’organisation. Dans cette logique, investir dans la nature et intégrer le vivant à sa stratégie RSE ne relève plus d’une démarche générique, mais d’un ancrage concret dans les réalités écologiques de son activité.

Les priorités varient naturellement selon les secteurs. Pour un acteur agroalimentaire, l’enjeu principal sera souvent la qualité des sols agricoles au sein de sa chaîne d’approvisionnement. Pour un industriel fortement consommateur d’eau, le stress hydrique dans ses zones d’implantation peut représenter un risque opérationnel majeur. Dans le secteur des matériaux de construction, les impacts liés à l’extraction des ressources peuvent soulever des enjeux réglementaires et environnementaux à court terme.

L’analyse de matérialité permet ainsi de transformer une liste d’enjeux environnementaux parfois abstraits en une cartographie claire des priorités stratégiques propres à l’entreprise.

Comprendre ses liens avec l’eau, les sols et la biodiversité

Cette cartographie doit couvrir au minimum trois dimensions.

La première est hydrique : quels volumes d’eau l’entreprise consomme-t-elle, dans quels bassins versants, et quel est le niveau de stress de ces territoires ? Le WRI Aqueduct Water Risk Atlas permet d’objectiver cette exposition géographique⁴.

La deuxième est pédologique : quels fournisseurs agricoles opèrent dans des zones à risque de dégradation des sols, et quelles pratiques culturales sont en place ?

La troisième est écologique : quels sites, opérations ou chaînes d’approvisionnement exercent des pressions sur des habitats ou espèces sensibles ?

Quels types de projets intégrer dans une stratégie de contribution élargie ?

Solutions fondées sur la nature : des co-bénéfices structurels

Les solutions fondées sur la nature (SfN) présentent un avantage majeur : elles permettent de répondre simultanément à plusieurs enjeux environnementaux.

Par exemple, un projet de restauration de zones humides peut à la fois séquestrer du carbone, améliorer la qualité des masses d’eau, réduire les risques d’inondation et recréer des habitats favorables à de nombreuses espèces.

Projet de boisement labellisé bas‑carbone à Fontaine-le-Dun intégrant une zone humide

De la même manière, un programme d’agriculture régénératrice contribue à restaurer la fertilité des sols, à augmenter leur teneur en matière organique, à réduire l’usage d’intrants azotés responsables d’émissions de N₂O et à renforcer la biodiversité des agrosystèmes.

À ce titre, la régénération des sols agricoles et les pratiques d’agriculture de conservation constituent des leviers particulièrement pertinents dans les stratégies de contribution environnementale.

Article à lire en complément :
La régénération des sols agricoles et le rôle clé de l’agriculture de conservation

Les projets forestiers méritent une attention particulière. La résilience des forêts dépend en grande partie de la diversité des essences qui les composent. Intégrer cette diversité dès la conception des projets de reboisement permet de mieux faire face aux sécheresses, aux maladies et aux autres aléas liées au changement climatique.

Cette réflexion soulève d’ailleurs une question essentielle en amont : la simple plantation d’arbres suffit-elle à constituer un projet carbone forestier véritablement robuste ?
Pour approfondir ce point : Projets de reboisement : suffit-il de planter des arbres ?

Enfin, ces initiatives ne doivent pas être considérées comme de simples alternatives aux crédits carbone : elles génèrent des bénéfices mesurables sur plusieurs dimensions environnementales, notamment en matière de biodiversité, de ressources en eau et de qualité des sols.

Le suivi d’indicateurs spécifiques, tels que les indices de biodiversité, les niveaux piézométriques ou encore les taux de matière organique des sols, permet ainsi d’élargir l’évaluation de la performance environnementale au-delà de la seule tonne de CO₂ évitée ou séquestrée.

Des critères de sélection adaptés aux enjeux multiples

Intégrer eau, sols et biodiversité dans une stratégie de contribution impose de faire évoluer les critères de sélection des projets. L’additionnalité, la permanence et la vérifiabilité restent des exigences de base. Mais d’autres paramètres doivent être intégrés : la cohérence géographique avec les zones d’impact de l’entreprise, la présence d’indicateurs de suivi robustes pour les co-bénéfices non liés au carbone et la gouvernance locale du projet. Par exemple, un programme de restauration de corridors écologiques piloté en partenariat avec des acteurs territoriaux offre plus de garanties de durabilité qu’un projet standardisé sans ancrage local.

Cette évolution des critères s’inscrit dans un changement de posture plus profond : passer de la compensation à la contribution environnementaleimplique de sortir d’une logique d’achat de crédits pour entrer dans une logique de pilotage des impacts.

Mesurer les résultats au-delà de la tonne de CO₂

Une stratégie de contribution multi-enjeux requiert un tableau de bord élargi. Les indicateurs liés à l’eau incluent, par exemple, les volumes préservés ou restaurés dans des zones en stress hydrique, la qualité des masses d’eau concernées, la surface de zones humides restaurées.
Les indicateurs sols couvrent l’évolution du taux de matière organique, la réduction de l’érosion, la surface convertie à des pratiques régénératrices. Les indicateurs de biodiversité s’appuient sur des métriques reconnues comme l’indice STAR (Species Threat Abatement and Restoration) développé par l’UICN (Union Internationale pour la Conservation de la Nature)⁵ ou les méthodes de suivi standardisées du cadre TNFD.

Cette capacité de mesure n’est pas seulement une exigence de reporting. Elle conditionne la crédibilité des engagements pris vis-à-vis des auditeurs, des investisseurs et des parties prenantes. Elle permet aussi d’éviter les transferts de pression – une erreur fréquente dans les portefeuilles mal construits, où la réduction d’un impact sur le carbone s’accompagne d’une dégradation non mesurée sur la biodiversité ou l’eau.

Vers une contribution environnementale à 360°

La contribution carbone a joué un rôle fondateur dans la structuration des stratégies environnementales des entreprises. Elle a introduit des exigences de mesure, de traçabilité et de gouvernance qui constituent aujourd’hui un socle indispensable. Mais ce socle ne peut plus être une finalité.

L’enjeu des prochaines années est de changer d’échelle : passer d’une logique centrée sur le carbone à une lecture systémique des enjeux environnementaux, où climat, eau, sols et biodiversité sont appréhendés comme des dimensions interdépendantes d’un même ensemble.

Les entreprises qui anticipent cette évolution ne se contentent pas de répondre à une pression réglementaire croissante ou à des attentes investisseurs plus exigeantes. Elles construisent une stratégie de contribution plus robuste, mieux alignée avec leurs impacts réels, et surtout plus résiliente face aux risques physiques qui touchent déjà leurs chaînes de valeur.

Cette transformation implique un changement profond de posture. Elle suppose d’accepter une complexité plus grande, de renforcer les coopérations avec les acteurs des territoires, et d’intégrer pleinement la dépendance des activités économiques aux écosystèmes vivants.

Mais elle ouvre aussi une perspective stratégique majeure : celle d’une contribution environnementale qui ne se limite plus à compenser des émissions, mais qui vise à restaurer, régénérer et sécuriser les systèmes dont dépendent durablement les entreprises.

C’est précisément dans cette dynamique qu’Oklima accompagne les entreprises, en construisant avec elles des stratégies de contribution environnementale concrètes, ancrées dans les territoires et créatrices de valeur durable.

Ressources

Au-delà du carbone : comment intégrer eau, sols et biodiversité dans sa stratégie de contribution

Le changement climatique a structuré les premières générations de stratégies environnementales d’entreprise autour d’un indicateur central : la tonne de CO₂. Cette focalisation n’était pas sans logique ; les émissions de gaz à effet de serre représentent un levier mesurable, comparable et normé. Mais les crises environnementales ne se limitent pas au carbone.

Lire la suite »
Ressources

Ce que les auditeurs attendent vraiment sur vos actions de contribution carbone

Depuis quelques années, la contribution carbone s’est imposée dans les agendas RSE avec une rapidité déconcertante. Annonces de neutralité carbone, achats de crédits, affichages de compensations : les promesses se sont multipliées, parfois bien plus vite que les preuves. Résultat : ce sujet, autrefois perçu comme un simple levier de communication, est devenu l’un des points de vigilance les plus scrutés lors des audits extra-financiers. Comprendre ce qu’attendent réellement les auditeurs sur vos actions de contribution carbone n’est plus une question accessoire. C’est une condition de crédibilité, de conformité et de réputation. Explications.

Lire la suite »
Ressources

Réglementation RSE : quelles exigences environnementales anticiper pour les entreprises françaises ?

L’année 2026 marque un tournant décisif pour la réglementation RSE avec l’entrée dans la phase opérationnelle de la CSRD et l’exigence d’un pilotage réel des impacts. Face à l’urgence climatique, les entreprises évoluent désormais dans un environnement où la pression réglementaire s’intensifie rapidement. Les projections évoquant un réchauffement pouvant atteindre +2.7 °C en France d’ici 2050 rappellent l’ampleur des transformations à opérer 1.

Lire la suite »

Sources et notes de références

[1] WWF – Rapport Planète Vivante 2024 : un déclin moyen de 73 % des populations de vertébrés sauvages entre 1970 et 2020.

[2] FAO – The State of the World’s Land and Water Resources for Food and Agriculture (SOLAW 2021), publié en 2022 : environ un tiers des sols agricoles mondiaux est dégradé à des degrés divers.

[3] TNFD – 320 companies and financial institutions to start TNFD nature-related corporate reporting, janvier 2024 : 320 organisations avaient formellement adopté le cadre TNFD dans sa première année de publication.

[4] WRI – Aqueduct Water Risk Atlas, outil public de cartographie du stress hydrique mondial par bassin versant.

[5] UICN – Indice STAR (Species Threat Abatement and Restoration) : métrique standardisée pour mesurer la contribution des actions de conservation et de restauration à la réduction du risque d’extinction des espèces.