Décarboner la construction : un cas concret autour du ciment bas carbone

L’industrie du bâtiment vit une révolution silencieuse mais profonde. Alors que la demande mondiale de logements ne cesse de croître, le secteur doit répondre à une équation complexe : construire plus, mais avec une empreinte carbone drastiquement réduite. Au cœur de ce défi se trouve le ciment, un matériau indispensable mais dont la fabrication pèse lourd dans le bilan climatique mondial.

Au cœur de cet enjeu se trouve un matériau omniprésent, fondamental pour de nombreux usages : le ciment. Indispensable à la fabrication du béton, il constitue aussi l’un des principaux contributeurs aux émissions industrielles mondiales de CO₂.

En France, une initiative réunissant plusieurs acteurs de la chaîne de valeur – industriels, bailleur social et spécialiste du financement carbone – illustre concrètement les nouvelles approches explorées pour réduire l’empreinte climatique du secteur de la construction. Mené conjointement par Oklima, Valloire Habitat et NeoCem, ce projet démontre la faisabilité opérationnelle d’une alternative bas carbone appliquée à la production de ciment 1 .

L’initiative repose sur la mise en œuvre d’un ingrédient cimentaire à faible empreinte carbone, associé à un mécanisme de crédits carbone fondé sur la quantification des émissions de CO₂ évitées, une démarche encore rare à l’échelle industrielle 1 .

L’analyse de ce cas concret permet d’éclairer les transformations actuellement à l’œuvre dans le secteur du bâtiment, et les modèles économiques susceptibles de structurer la construction bas carbone dans les années à venir.

Pourquoi le ciment « pèse » si lourd sur le climat ?

Pour comprendre les enjeux de cette innovation, il faut s’intéresser au composant central du ciment : le clinker.

Le clinker est l’ingrédient actif du ciment traditionnel. Il agit comme un liant hydraulique permettant au béton de durcir et d’assurer sa résistance mécanique. Sa fabrication concentre l’essentiel de l’empreinte carbone du matériau et se retrouve responsable de la quasi-totalité des émissions de  CO2 du béton.2

Un impact climatique majeur

Quelques ordres de grandeur permettent de mesurer l’enjeu :

  • Le ciment représente environ 7 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre.3
  • Si l’industrie du ciment était un pays, elle serait le 3ème émetteur mondial, juste derrière la Chine et les États-Unis.3
  • La production de clinker nécessite de chauffer du calcaire à 1450 °C pendant plusieurs heures.4

Deux sources d’émissions se cumulent

La forte empreinte carbone du ciment s’explique par un problème double. D’une part, l’énergie nécessaire pour atteindre ces températures extrêmement élevées repose encore majoritairement sur des combustibles fossiles, ce qui génère d’importantes émissions liées à la combustion. D’autre part, et surtout, la réaction chimique elle-même produit du CO₂ : lors de la décarbonatation, le carbonate de calcium contenu dans le calcaire se transforme en chaux en libérant naturellement du dioxyde de carbone dans l’atmosphère⁵˒⁶.

Autrement dit, une part significative des émissions du ciment ne provient pas uniquement de l’énergie utilisée pour chauffer les fours, mais directement de la matière première. Cette particularité rend la décarbonation du ciment particulièrement complexe, car même un recours à une énergie entièrement décarbonée ne permettrait pas d’éliminer totalement ces émissions intrinsèques.

La raréfaction des matériaux bas carbone : un nouveau défi pour l’industrie cimentière

Jusqu’à présent, la réduction de l’empreinte carbone du ciment reposait principalement sur la diminution du taux de clinker grâce à l’utilisation de matériaux issus d’autres industries, notamment les laitiers de la sidérurgie ou les cendres provenant des centrales à charbon. Ces coproduits permettaient de remplacer partiellement le clinker tout en conservant les performances techniques du ciment.

Cependant, la fermeture progressive des industries les plus émettrices en Europe entraîne une raréfaction de ces ressources secondaires. À mesure que les aciéries et les centrales à charbon disparaissent, les volumes disponibles diminuent, créant une tension croissante sur l’approvisionnement en ingrédients cimentaires bas carbone.

Selon le cabinet McKinsey, l’Europe pourrait ainsi manquer d’environ 40 millions de tonnes de SCM (Supplementary Cementitious Materials – ingrédients cimentaires bas carbone) par an pour atteindre ses objectifs climatiques⁷.  Cette contrainte structurelle pousse aujourd’hui la filière à explorer de nouvelles solutions reposant sur des ressources alternatives, locales et plus abondantes.

La solution NeoCem : transformer les déblais de chantier en ressources

NeoCem, une PME industrielle innovante, a trouvé la parade en utilisant une ressource locale et abondante : les argiles de déblais, habituellement considérées comme des déchets.

Le concept de « Flash Calcination »

Plutôt que de cuire du calcaire vierge pendant des heures, NeoCem récupère les terres excavées des grands chantiers, comme ceux du Grand Paris Express.2 Ces argiles sont traitées par un procédé appelé « flash calcination » : les argiles excavées sont chauffées rapidement à une température bien inférieure à celle nécessaire pour produire du clinker. 3,4.

Schéma comparatif : ciment traditionnel versus solution NeoCem

Cette approche permet de réduire jusqu’à 90 % des émissions sur la fraction de ciment substituée, tout en intégrant une logique d’économie circulaire.3

Le rôle du financement par crédits carbone

Le passage d’une innovation industrielle à une production à grande échelle nécessite des investissements importants. Certains projets bas carbone s’appuient ainsi sur des mécanismes issus des marchés volontaires du carbone.

Le principe consiste à quantifier les émissions de CO₂ évitées grâce à une technologie donnée. Après vérification indépendante, ces réductions peuvent être converties en crédits carbone. Leur acquisition par des entreprises permet de financer partiellement le déploiement industriel du projet.

Dans ce cas précis, les émissions évitées liées à la substitution du clinker sont valorisées sous forme de crédits carbone certifiés 8, contribuant au financement de la montée en capacité industrielle.

Un cadre de vérification structurant

La crédibilité de ces mécanismes repose sur des standards stricts. Le projet a été audité par un organisme indépendant selon le référentiel international ICROA9, qui impose notamment :

  • la démonstration que les réductions d’émissions sont réelles et mesurables ;
  • le respect du principe d’additionnalité (le projet dépend du financement carbone pour exister) ;
  • un suivi scientifique de l’impact environnemental 10.

Ces exigences visent à répondre aux critiques régulièrement adressées aux marchés volontaires du carbone en renforçant la transparence et la traçabilité des impacts climatiques.

Ingrédient cimentaire bas carbone développé par NeoCem

Agir sur le Scope 3 : un enjeu stratégique pour les acteurs du logement

Dans le secteur du bâtiment, la majorité des émissions de gaz à effet de serre ne provient pas directement des activités des promoteurs ou des bailleurs, mais des matériaux utilisés pour construire. Ces émissions indirectes, appelées Scope 3, représentent souvent la part la plus importante du bilan carbone d’un projet immobilier.

C’est dans cette logique que s’inscrit l’engagement de Valloire Habitat, bailleur social gérant plus de 19 000 logements. Plutôt que de financer des projets de compensation éloignés de son activité, l’organisme a choisi de soutenir une initiative directement liée à son cœur de métier : la production de matériaux de construction moins émissifs¹¹.

En participant au financement de crédits carbone associés à la production d’un ingrédient cimentaire bas carbone, le bailleur agit ainsi en amont de sa propre chaîne de valeur, là où se concentrent ses principaux leviers de réduction d’émissions.

Un impact mesurable sur la production de matériaux

Le financement mobilisé dans le cadre de ce projet permet concrètement :

  • la production de 250 tonnes d’argiles recyclées calcinées ;
  • l’équivalent de 1 000 tonnes de ciment ;
  • la fabrication d’environ 10 000 tonnes de béton bas carbone destinées à des opérations de construction locales¹⁰.

Une partie de ces matériaux est utilisée sur des projets franciliens, notamment liés aux grands chantiers d’infrastructure, illustrant une logique d’économie circulaire dans laquelle les déblais de chantier sont réintroduits dans la production de nouveaux matériaux de construction.

La réglementation RE2020 comme accélérateur

Au-delà de l’innovation technologique et des mécanismes financiers, l’évolution réglementaire constitue un moteur déterminant de transformation du secteur.
La réglementation environnementale RE2020 impose désormais des seuils d’émissions carbone de plus en plus exigeants pour les bâtiments neufs¹²˒¹³. De nouveaux paliers entreront en vigueur d’ici 2028, renforçant progressivement les contraintes pesant sur les acteurs de la construction¹⁴.

Dans ce contexte, l’intégration de matériaux bas carbone ne relève plus uniquement d’une démarche volontaire : elle devient une condition pour maintenir la capacité à construire dans un cadre réglementaire de plus en plus strict. En soutenant dès aujourd’hui le développement de solutions industrielles moins émissives, certains acteurs cherchent ainsi à anticiper les exigences futures du marché et à sécuriser leurs opérations.

Un modèle révélateur des transformations du secteur

Au-delà du projet lui-même, ce cas illustre une évolution plus large de l’industrie de la construction, fondée sur la convergence de plusieurs dynamiques :

  • l’innovation industrielle visant à réduire la dépendance au clinker ;
  • la valorisation de déchets de chantier dans une logique d’économie circulaire ;
  • la mobilisation de mécanismes de financement liés au carbone ;
  • l’implication directe des utilisateurs finaux des matériaux dans la décarbonation de leur chaîne de valeur.

Plutôt qu’une rupture unique, la transition bas carbone du bâtiment semble reposer sur l’articulation progressive de solutions techniques, économiques et réglementaires complémentaires.

En conclusion : un modèle à dupliquer

Ce partenariat tripartite constitue un véritable cas d’école pour la transition écologique du secteur de la construction :

  • NeoCem apporte la preuve technique, à travers le recyclage des terres et le procédé de flash calcination.
  • Valloire Habitat illustre l’engagement sectoriel en agissant directement sur les émissions liées à son activité.
  • Oklima démontre le rôle que peut jouer le financement carbone pour accélérer le déploiement industriel d’innovations bas carbone.

En transformant un déchet contraignant en ressource industrielle à faible empreinte carbone, ce projet montre comment innovation, financement et usages peuvent converger pour faire évoluer les pratiques du secteur.

À l’horizon 2030, l’enjeu ne sera plus seulement de démontrer la faisabilité de ces solutions, mais d’en accélérer la diffusion afin de généraliser le béton bas carbone à grande échelle sur le territoire.

Et pour aller plus loin ? Agissez avec Oklima

Dans le cadre de cette collaboration, Oklima a joué un rôle d’intermédiaire entre NeoCem et Valloire Habitat. En facilitant la mise en relation et la structuration du projet, Oklima a permis à NeoCem d’obtenir une partie du soutien nécessaire au déploiement de sa solution à grande échelle, tout en accompagnant Valloire Habitat dans l’identification d’un projet de contribution carbone cohérent avec sa chaîne de valeur et ses enjeux opérationnels.

Cette approche illustre la capacité d’Oklima à créer des synergies entre porteurs de solutions bas carbone et acteurs engagés, en veillant à l’alignement stratégique, environnemental et économique des projets.

Si votre entreprise souhaite intégrer des projets de contribution carbone directement alignés avec sa chaîne de valeur, Oklima vous accompagne à chaque étape : identification d’opportunités pertinentes, structuration des partenariats, sécurisation des impacts et pilotage des projets dans une logique de long terme.

Ressources

Décarboner la construction : un cas concret autour du ciment bas carbone

Le secteur du bâtiment connaît une transformation profonde : répondre à une demande croissante tout en réduisant fortement son empreinte carbone. Une initiative réunissant industriels, bailleur social et expert du financement carbone illustre concrètement les nouvelles voies explorées. Mené par Oklima, Valloire Habitat et NeoCem, ce projet démontre la faisabilité d’une alternative bas carbone appliquée à la production de ciment.

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Sources et notes de références

[1] – Oklima, Valloire Habitat et NeoCem s’associent pour accélérer la décarbonation de la construction, communiqué de presse Communiqués de presse | OKLIMA

[2] Ecocem, Ciment : PLUS D’AMBITIONS POUR MOINS D’ÉMISSIONS – Pdf

[3] Société des Grands Projets, De l’idée à l’usine : la flash calcination transforme l’argile du Grand Paris Express, 07 02 2025

[4] Glass Almanac, Revolutionary Clay-Based Cement Aims to Transform Building Industry!, 28 04 2025

[5] Haut-commissariat à la stratégie et au plan, Les coûts d’abattement – Partie 6 – Ciment, Pdf, 2023

[6] Direction générale des Entreprises, Feuille de route de décarbonation de la filière Ciment Mai 2023, mai, 2023

[7] McKinsey, The future cement industry: A cementitious ‘golden age’?, 07 02 2025

[8] Construction BTP, Oklima, Valloire Habitat et NeoCem s’associent pour accélérer la décarbonation de la construction, 23 01 2026

[9] La Gazette France, Saint-Maximin : NeoCem développe un nouveau ciment bas carbone, 23 01 2026

[10] Batinfo, Oklima, Valloire Habitat and NeoCem join forces to accelerate the decarbonization of construction, 13 03 2026

[11] Presse – Valloire Habitat, 16 01 2026

[12] Carbo, La RE2020, une excellente nouvelle pour l’éco-construction, janvier 2026

[13] Association BBCA, Actualité > RE2020 et 3e Stratégie nationale bas-carbone

[14] BatInfo, RE2020 : ce qui change concrètement pour les professionnels depuis le 1er mars 2026,27 03 2026