Agriculture de Conservation des Sols : une solution durable pour la fertilité des sols agricoles

Les sols agricoles français se dégradent à un rythme préoccupant. Environ 18 % du territoire métropolitain est touché par l’érosion hydrique, tandis que plus de 40 % présentent une susceptibilité forte à modérée aux glissements de terrain et aux ruissellements [1]. Ces dynamiques compromettent la fertilité des sols, réduisent la biodiversité, perturbent le cycle de l’eau et affaiblissent la résilience des écosystèmes agricoles.

Face à ce constat, l’agriculture de conservation des sols (ACS) émerge comme une solution de fond. Elle s’inscrit dans une approche systémique [2], visant à restaurer la santé des sols tout en réduisant l’impact environnemental des pratiques agricoles. En combinant sobriété énergétique, séquestration de carbone et préservation de la biodiversité, l’ACS offre une réponse cohérente aux enjeux de durabilité, complémentaire – mais distincte – du Label Bas-Carbone. Explications.

L’agriculture de conservation des sols : une approche systémique fondée sur trois piliers indissociables

L’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) définit l’agriculture de conservation comme un concept qui soutient la gestion durable des terres, la protection de l’environnement et l’adaptation au changement climatique et son atténuation [3].
L’objectif principal de l’ACS est de prévenir la perte de terres arables et de régénérer les terres dégradées.  En France, l’Institut National de la Recherche Agronomique et Environnementale (INRAE) s’aligne sur la définition de la FAO [4] , décrivant l’ACS comme reposant sur trois grands principes interdépendants [5]

1 – Perturbation minimale des sols : il s’agit d’éviter le travail mécanique profond (comme le labour), pour préserver la structure physique, la porosité naturelle et l’activité biologique du sol. Cela se traduit par le semis direct, y compris dans les résidus ou les couverts végétaux. Le travail superficiel peut parfois être envisagé (Techniques Culturales Simplifiées)[6]  et un labour occasionnel peut s’imposer dans des cas exceptionnels (pression des maladies élevée).  

2 – Couverture permanente du sol : maintenir au moins 30 % de couverture végétale (vivante ou morte) toute l’année  permet de protéger le sol de l’érosion, de limiter l’évaporation , de stimuler la biodiversité  et d’améliorer la fertilité [5]. Les résidus de culture ou couverts végétaux apportent de la matière organique, stockent du carbone  et nourrissent la vie du sol.  

3 – Diversification des espèces cultivées : les rotations longues , les cultures associées  et l’intégration de légumineuses ou d’espèces différentes (hiver/printemps, familles végétales variées) permettent de briser les cycles de maladies , d’enrichir le sol en nutriments  et de renforcer sa résilience.  

Par exemple, l’association du blé avec des légumineuses comme le pois ou la féverole a montré des performances agronomiques intéressantes en agriculture biologique, en améliorant la fertilité du sol et en réduisant les besoins en engrais azotés[7]. 

De même, l’introduction de cultures telles que le soja, une légumineuse alimentaire, offre des avantages agronomiques et nutritionnels, tout en diversifiant les productions agricoles [8]. 

Ces pratiques nécessitent une planification stratégique et une bonne connaissance agronomique pour optimiser les interactions entre les cultures et maximiser les bénéfices agronomiques et écologiques.

Ces trois leviers ne sont efficaces que combinés. Séparés, ils perdent leur synergie. L’ACS s’inscrit donc dans une logique de système cohérent à penser globalement. Cela souligne la nécessité pour les agriculteurs d’adopter une approche systémique plutôt que de mettre en œuvre des pratiques isolées.

Quels bénéfices pour les sols agricoles ?

L’agriculture de conservation offre une série de bénéfices majeurs pour la santé des sols agricoles et l’environnement. En effet, ces pratiques contribuent, en plus de renforcer le rôle des grandes cultures dans la séquestration du carbone, à : 

➡️Stabiliser et améliorer la structure du sol, grâce à l’arrêt du travail mécanique profond et à l’activité biologique accrue (notamment celle des vers de terre).  

➡️Enrichir les sols en matière organique, lié à l’accumulation des résidus végétaux non exportés et à leur décomposition lente : un processus d’humification essentiel pour la fertilité[9]

➡️Protéger de l’érosion et prévenir des tassements de sols[10].

➡️Réduire la consommation de carburant , grâce à la baisse du nombre de passages d’engins. 

➡️Séquestrer durablement du carbone dans les sols : environ 0,3 à 1 tonne de CO₂ équivalent/ha/an selon les systèmes[11].

➡️Renforcer la biodiversité fonctionnelle , comme l’augmentation des populations de lombrics, carabes ou auxiliaires des cultures[12].

Des freins techniques et agronomiques à lever

Malgré son potentiel, la mise en œuvre de l’ACS se heurte à plusieurs obstacles :

  • Incompatibilités avec certains cahiers des charges, notamment celui de l’agriculture biologique.
  • Recours fréquent aux herbicides pendant la phase de transition.
  • Rendements parfois instables à court terme.
  • Investissements matériels spécifiques nécessaires (semoirs directs, rouleaux faca, etc.).
  • Forte exigence technique et besoin d’apprentissage continu.

Ces freins peuvent être surmontés par des dispositifs d’accompagnement ciblés, des formations adaptées et le renforcement des réseaux d’entraide entre agriculteurs.

ACS et Label Bas-Carbone : une complémentarité à clarifier

Clarifier la complémentarité entre l’Agriculture de Conservation des Sols (ACS) et le Label Bas-Carbone (LBC) est essentiel pour maximiser les avantages environnementaux et économiques des pratiques agricoles durables.
Bien qu’ils partagent des objectifs communs, comme la réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) et l’amélioration de la santé des sols, leurs méthodologies, finalités et mécanismes de mise en œuvre diffèrent.

Objectifs et finalités 

L’ACS vise à améliorer la fertilité des sols, préserver la biodiversité et augmenter la résilience des agroécosystèmes à travers trois piliers : réduction du travail du sol, couverture permanente du sol et diversification des cultures.

Le LBC est un dispositif gouvernemental qui certifie les projets réduisant les GES ou augmentant le stockage de carbone, avec un objectif de neutralité carbone à l’échelle nationale.

À lire pour aller plus loin :

Tout savoir sur le Label bas-carbone en agriculture : méthodes, étapes de certification, valorisation des crédits…

Méthodologies et pratiques 

L’ACS  inclut des pratiques comme le semis direct, l’utilisation de couverts végétaux et des rotations culturales diversifiées visant à améliorer la structure du sol et augmenter la matière organique.

Le LBC repose sur des pratiques spécifiques, comme la réduction des intrants ou l’implantation de haies, qui visent la réduction des émissions ou la séquestration de carbone. Ces pratiques doivent s’appuyer sur des méthodes validées par le Ministère de la Transition écologique, qui encadre le Label Bas-Carbone à l’échelle nationale.

Mécanismes de valorisation 

L’ACS ne propose pas de mécanisme de rémunération directe. Les bénéfices sont agronomiques et environnementaux, comme la réduction de l’érosion, l’amélioration de la vie biologique des sols ou la résilience face au changement climatique.

Le LBC, lui, permet aux agriculteurs de générer des crédits carbone dès lors que leur projet démontre un surcroît de stockage ou une baisse mesurable d’émissions de GES par rapport à une situation de référence. Ces crédits peuvent être valorisés par une entreprise dans le cadre de la réduction de ses émissions du scope 3 ou d’une démarche RSE volontaire, ce qui constitue une source de revenus supplémentaire pour les porteurs de projets. 

Différences entre l’agriculture de conservation des sols et le label bas-carbone

Nécessité de clarifier la complémentarité

Clarifier cette complémentarité permettrait de :

  • Aligner les pratiques : s’assurer que les pratiques de l’ACS – comme les couverts permanents, la réduction du travail du sol ou l’introduction de légumineuses – soient reconnues comme des leviers pleinement éligibles dans les méthodes du LBC.

  • Optimiser les bénéfices : combiner les avantages agronomiques et environnementaux de l’ACS avec les incitations financières du LBC. Cela pourrait inciter davantage d’agriculteurs à engager une transition agroécologique, tout en bénéficiant d’un modèle économique plus viable.

  • Simplifier les démarches : harmoniser les critères techniques (type de pratiques éligibles, seuils de référence) et les procédures administratives (montage des projets, vérification, certification) faciliterait l’accès au LBC pour les agriculteurs déjà engagés dans l’ACS. Cela impliquerait notamment une meilleure lisibilité des méthodes, des outils de diagnostic simplifiés et un accompagnement renforcé.

Ainsi, une meilleure intégration des deux systèmes pourrait encourager une adoption plus large des pratiques agricoles durables.

À lire pour aller plus loin : ➤ Découvrez comment l’agriculture peut devenir un puissant levier de stockage carbone dans l’analyse proposée par Oklima

Vers une agriculture durable, résiliente et rentable ? 

L’agriculture de conservation des sols ouvre la voie à une transition agricole alliant performance économique, résilience écologique et atténuation climatique. Pour accélérer sa diffusion, plusieurs leviers sont indispensables :

  • Former massivement les agriculteurs aux principes et techniques de l’ACS.
  • Financer la transition par des aides à l’investissement et à l’accompagnement.
  • Valoriser les co-bénéfices environnementaux, notamment dans les politiques publiques.
  • Articuler les outils existants (aides PAC, crédits carbone issus de Label Bas Carbone…) autour d’une vision intégrée.

En conclusion

L’agriculture de conservation des sols offre une voie concrète pour restaurer les sols agricoles tout en répondant aux enjeux climatiques. Pour qu’elle tienne pleinement son rôle, il reste à lever certains freins et à mieux articuler ses principes avec les dispositifs existants comme le Label Bas-Carbone. Encourager sa mise en œuvre, c’est investir dans la résilience de nos systèmes agricoles et bâtir une agriculture à la fois productive et régénérative.

Notes de référence :

[1] INRAE – A l’origine de l’agriculture de conservation, les problèmes d’érosion 

[2] Agriculture du vivant – Agriculture de conservation des sols : une méthode durable  

[3]Agriculture de conservation- FAO –Openknowledge.fao.org

[4] INRAE L’Agriculture de conservation

[5] FAO – Les trois principes de l’agriculture de conservation 

[6] Triple Performance  – Techniques culturales simplifiées (TCS) Triple Performance 

[7] Osez Agroecologie –  Les Cultures Associées Céréale / Légumineuse

[8] Ministère de l’Agriculture et de la Souveraineté Alimentaire – Les légumineuses, une famille de végétaux à (re)découvrir

[9] INRAE – Les sols essentiels pour la planete https://www.inrae.fr/agroecologie/sols-essentiels-planete

[10] AgroTransfert – Prévenir le tassement du sol pour éviter les pertes économiques 

[11] INRAE – La majeure partie du carbone séquestré sur terre est stockée dans le sol et l’eau

[12] Observatoire Agricole de la Biodiversité – Les sciences participatives dans l’enseignement agricole 

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